mercredi 26 mai 2010

Le 27 mai 1894, Courbevoie, Rampe-du-Pont

On aimerait bien, en ce jour, lui souhaiter un joyeux anniversaire, fredonner avec lui une de ses chansons, sans façon, pour le plaisir de lui rappeler, qu’il n’est pas entièrement seul dans sa nuit éternelle :


«Mais voici tante Hortense

Et son petit Léo

Voici la Céline et le Puissant Toto

Pourquoi dire à ces potes

Que la fête est finie?...

Que le vent t'emporte

Feuilles mortes! Soucis!»


Règlements (refrain)


Il en reste un certain nombre, des irréductibles qui, chacun de leur côté et à leur manière résiste et se battent, écrivent, contestent argumentent, cherchent et publient afin de préserver la mémoire de Louis-Ferdinand Céline pour qu’un jour, la France le reconnaisse et le célèbre, comme l’écrivain majeur de la modernité et de la postmodernité… En fait, le dernier, nous attendons encore celui qui pourra prendre la suite…


Oh! Il y en aura, mais pas beaucoup pour y songer à ce 27 mai 1894, des accros, des passionnés, des timides, des fous, des tordus, des anonymes pour la plupart. Cent manières pour souligner cette journée… Les privilégiés peuvent passer par Meudon et déposer un galet sur sa tombe… quelques fleurs, rue Lepic ou rue Girardon ou, encore, simplement lever son verre (d’eau) à sa santé, en lisant quelques passages de « Voyage », en écoutant Lucchini ou Denis Podalydes.


Des choses simples, ni blablas ni flaflas… Céline n’aimait pas le faste et les déploiements, il avait vu, en 14, le résultat des grands rassemblements et des messes populaires. Un moment de silence, tout simplement, histoire de penser à l’écrivain et à l’homme.


Tout de même, 116 ans, c’est plus que vénérable.


Pas de quoi en faire une attraction sur la butte, les autres, les organisateurs à la mode, préfèrent s’en tenir à la rentabilité et à l’utilitaire selon les aléas de l’époque. Les gens s’entendent sur le patriotisme économique et participent, en masse à la journée de la baguette, du pinard, du code-barres, des sous-produits du sous-sol, ou que sais-je… N’importe quoi, c’est partout pareil, pourvu que la diversion soit efficace; n’importe quoi, pour gaver le bon citoyen d’illusions alimentaires… Alors, Céline, qui s’en soucie?


«Du pain et des jeux», demeurent les fondements de nos assises culturels et le troupeau se précipite au moindre signe de ceux qui s’activent à notre bonheur… à gauche, les soldes du printemps, à droite, le festival de la fritte et, au centre, le salon du sexe ou de la bourse… C’est selon la bandaison, c’est selon la lourdeur du millénaire et l’imagination des institutions.


Nous manquons de jours pour marquer les acquis de la société libérale et triomphante, fraternelle et égalitaire. Le moule est étanche et les fêtes se succèdent à grande vitesse, l’une faisant oublier l’autre, aucune alternative possible. La vie suit son cours, les évènements se reproduisent en boucles dans une banalité déconcertante et les médias nous rassurent que tout est pour le mieux.


Alors, pour ce 27 mai 2010, à Courbevoie, Meudon ou Montmartre, la commémoration est définitivement ratée! Une fois de plus! Les années nous bousculent et rien n’est collectivement envisageable, des évènements qui ne font pas le poids, face à une société qui se « facebookise », en préférant se donner des rendez-vous virtuels pour de se convaincre d’une existence réelle.


Nous en sommes là… un cul-de-sac de nullité culturelle où l’éphémère et la rapidité sont gages de génie. Céline avait bien cerné cet avenir de l’image dans ses critiques envers la télévision qui, à son époque, ne présentait alors que son œil borgne de cyclope. Il le sentait, mais ne pouvait certainement pas imaginer l’ampleur de ce qui suivrait.


Eh bien! Dans les circonstances, que faire d’autre sinon d’attendre patiemment, disons le 125e, en 2019 ? On verra le chemin parcouru depuis.


Par contre, l’an prochain, le 1er juillet 2011, marque le cinquantième anniversaire de sa mort, c’est embêtant et délicat de passer entièrement à côté du sujet, voire, impossible d’y échapper. Il y en aura pour écrire des livres, des articles, ponctués de quelques louanges prudentes, mais plusieurs autres ne manqueront surtout pas d’insister sur l’énormité de ses positions inacceptables, ses errances et ses délires.


Cela va de soi, cela est dans les normes, périodiquement, de décapiter Céline pour mieux le maintenir dans les limbes littéraires; comme si le génie se limitait à une seule forme d’idéologie. Pourquoi ne pas accepter que le délire célinien fait simplement partie du processus de création? Ses transes, ses colères, ses visions ne faisaient amplifier la réalité de son monde et les mots surgissaient en torrents ininterrompus.


C’est, je crois, Léautaud qui disait : si tout se pense, tout se dit…


Pourtant, au-delà des habituelles ritournelles anticéliniennes, le temps est peut-être propice de poser un véritable geste et rétablir les faits, revisiter l’histoire et relativiser les massacres du XXe siècle, en les plaçant dans une véritable perspective historique; la perspective de tous les massacres et génocides des siècles et des siècles, passés, présents et futurs.


La lutte du bien contre le mal est un leurre aussi persistant que l’humanisme et les bons sentiments des dirigeants politiques ou financiers. Le Grand mensonge est systématiquement réactualisé en fonction des besoins idéologiques de l’époque dans la quel nous survivons, il n’y a que les intérêts d’un l’un contre l’autre qui compte et la guerre en est toujours la justification finale. Céline a commis l’erreur de le crier au mauvais moment; de le crier trop haut et avec trop de véhémences.


La France n’a donc absolument rien à gagner à continuer à s’auto flageller ainsi, en utilisant Céline comme le modèle parfait du défoulement national contre ceux qui voient les choses autrement et d’en faire l’exemple type de la traîtrise, du racisme et de l’ignominie nationale. En procédant ainsi, face au plus grand porte-parole de la langue, la France prend un plaisir malsain à se mépriser elle-même.


Elle refuse de concevoir l’exceptionnel; elle uniformise la pensée, la banalise, la « manichéise »; elle étouffe sa propre diversité en hurlant avec la meute. La France nie ce qui fait sa culture et sa spécificité. Malheureusement, c’est énormément demandé aux pleutres, d’admettre cette volonté commune de nier le génie lorsqu’il ne concorde pas avec la morale en vigueur; cela les éloigne peut-être de leur propre nuit, mais pour un temps seulement.


Allons avant qu’il ne soit trop tard! Du courage! Un geste, Messieurs des Autorités, il est temps d’émerger du marécage et osez l’affirmer, malgré votre bienveillante hypocrisie, ce que vous songez tout bas depuis des lustres; c’est le moment d’agir, sinon il sera trop tard. Vraiment trop tard.


Voyez! À ce que l’on raconte, « Voyage au bout de la nuit » est même le livre culte du Président de la République, il achète des lettres de l’ogre et même la première dame rencontre Lucette à Meudon… que l’entente règne… On s’embrasse… On se félicite et chacun admet en secret que Céline est incontournable, mais, officiellement, on persiste à l’ignorer.


La France est-elle couarde à ce point? C’est inimaginable, cinquante ans qu’il est mort et toujours incapable de reconnaître ce que Louis-Ferdinand Céline a fait pour elle, pour la littérature, pour sa langue; lui qui s’est même battu pour elle, blessé et médaillé. Serait-ce que la Patrie préfère « légionner » la culture hollywoodienne, plutôt que la spécificité de ses propres enfants, de ceux qui ont véritablement créé pour elle; serait-ce que tous les amoureux de cette langue, les poètes, les chanteurs, ne sont que des ringards?


Il s’agit d’un hasard, bien entendu, mais depuis la mort de Louis-Ferdinand Céline, la culture française agonise aussi lentement que sûrement, constatez, Monsieur le Président et voyez que la valorisation de l’identité nationale passe avant tout par la revalorisation de la langue et la réhabilitation du plus grand de ses écrivains. Lui seul, par ses livres, sa personnalité, son indépendance d’esprit, possède encore le charisme suffisant pour insuffler un nouveau souffle à la culture française et vous laisserez passer l’occasion?


Les « céliniens » ne demandent pas le panthéon, le Nobel posthume, quoique…J’imagine Lucette, à 98 ans, sur la grande scène, en compagnie de la monarchie suédoise, les invités d’honneur, le gratin et, derrière elle, face aux invités, une immense photo de l’Ermite de Meudon, haillons entourés de ces bêtes…Un Saint-François-d'Assise à la moderne, s’occupant des faibles, les soignant et les mettant en garde contre la folie des hommes. Mais, bon, inutile d’insister… c’est sombrer dans la réaction…


Quant au panthéon… Ah! Le panthéon!, la crypte des modèles de la République reconnaissante… Mais où le placer? C’est pas si simple, près de Zola qui, malgré tout est un peu son grand-père, Zola le phare de la gauche? Hum! Disons, plutôt, comme avec Voltaire et Rousseau… Céline et Sartre, face à face, ce serait bien… Le style contre les idéâââs, les deux visages de la France du XXe siècle… Le Hargneux contre le Ténia.


D’un côté, le soldat de 14, patriote, engagé volontaire et révolutionnaire de la langue et, de l’autre, le philosophe, le monsieur météo de la «drôle de guerre», metteur en scène du stalag, libérateur à bicyclette et résistant d’après-guerre en peaufinant mesquinement son ascension; dénonciateur en titre, vengeur et grand moralisateur… Sartre qui, contrairement à Céline, fit tout, sauf la moindre révolution.


Mais non, rassurez-vous, Monsieur le Président, personne n’en demande autant et puis, nous comprenons, 2011, c’est bien près de l’échéance électorale et la conjoncture n’est pas très bonne… À quoi bon se risquer dans les sentiments pour un médecin-écrivain, tenter la chance et voir monter aux barricades tous les curés de ce monde.


Il faut bien le reconnaître, commémorer Louis-Ferdinand Céline, c’est autrement plus délicat que réformer les retraites, réduire le déficit de l’État ou venir renifler le nucléaire iranien. Nous admettons que vous ne pouvez pas vous attirer des ennuis pour si peu. Céline le premier, serait bien placé pour en saisir l’acte de suicide, lui qui s’est mouillé à se noyer pour avoir ramer à contre-courant afin d’éviter l’inéluctable.


Bien sûr! Nous connaissons aussi les vieilles rengaines : l’admirer, c’est donner son aval à tout ça, au passé, à l’épouvantable défaite, à raviver les vieux fantômes, suggérer des idées aux autres, recommencer l’intolérance, les années terribles…Vichy. Tout a été dit, redit, évangélisé, écrit, réécrit et légiféré… les uns diabolisent les autres, imposent leur vérité et les voilà rassurés…


Sérieusement, oublions le Nobel et le panthéon, peut-être qu’en contrepartie, une statue ferait l’affaire? Une toute petite, dans un coin… Pas dut tout! Vous n’y pensez pas! C’est hors de question! Cela dépasse les limites de l’acceptable, diront les gardiens de l’orthodoxie républicaine. Inadmissible! Une insulte aux droits de l’homme, une incitation à la violence… Bon!


Pourtant, il faudrait davantage qu’une citation sur la porte des chiottes d’un musée ou d’une cinémathèque. Un peu de classe que diable, quelque chose comme un Grand Boulevard Louis-Ferdinand Céline… Un lycée, une Place dans Montmartre, le quartier qu’il aimait tant… C’est encore trop, diront-ils à nouveau? C’est toujours trop tôt… Une petite plaque commémorative alors, aux endroits où il a vécu, soigné, écrit, étudié? Les lieux ne manquent pas, il n’y a que l’embarras du choix et le plaisir secret de résister aux arguments de bien-pensants. Avouez, Monsieur le Président; c’est le minimum de la décence acceptable.


Un dernier point, si vous désirez bien faire les choses et c’est peut-être pus important que les plaques commémoratives, il faut classer le pavillon de Meudon, le protéger contre la spéculation, les développeurs du futur et autres promoteurs en herbes. Il y a urgence, Monsieur le Président, une action courageuse et incontournable, préserver l’ermitage, le lieu de sa dernière retraite, son dernier exil où il a terminé « Féérie… », écrit « D’un château l’autre », « Nord »et « Rigodon », sans oublier les « Entretiens avec le professeur Y ».


Si ce n’est pas pour Céline, Monsieur le Président, faites-le au moins pour protéger du pillage et de l’outrage, la tombe de Bébert, son plus fidèle compagnon, avec qui il a redécouvert l’amour des animaux, le chat le plus célèbre de la littérature française. Si vous refusez, il faudra agir autrement, les « céliniens » devront se concerter et créer une véritable Fondation Louis-Ferdinand Céline, vouée à la protection du souvenir. Vraiment, le temps file.


Vous voyez, Monsieur le Président, il me semble que les raisons ne manquent pas et les exemples non plus. Il suffit d’un peu de cette bravade bien gauloise, ce petit air de provocation et de fierté dont vous aimez si bien vous parer. Allez! Un geste pour le cinquantième pour ce si grand écrivain, qu’est Louis-Ferdinand Céline.


Pierre Lalanne



vendredi 14 mai 2010

Louis-Ferdinand Céline et le Québec

À première vue, les relations de Louis-Ferdinand Céline avec le Québec demeurent l’histoire de deux brèves rencontres, une officielle et l’autre, pouvant passer pour incongrues. La première, peut-être la plus importante, remonte à 1925. Le nouvel employé de la Société des Nations (SDN,) le docteur Louis Destouches, est responsable d’une tournée d’étude médicale, il visite différents pays d’Amérique, dont Cuba, les USA et, en fin de parcours, le Canada, dont les villes de Québec et de Montréal.


Comment, le docteur Destouches, a perçu ce rendez-vous avec le Canada-Français d’alors? Quelles furent ces premières impressions devant la découverte de cette terre française d’Amérique, abandonnée et oubliée par la mère patrie depuis 1760? Cette parcelle d’un vaste Canada qui, bien plus tard, afin de mieux conserver son identité et sa différence, deviendra le Québec. Une province parmi 10 autres (9 en 1925), mais tout de même un État francophone avec de faibles leviers pour jouer sur son destin.


Il existe un texte intéressant de ce tout premier contact, qui est déterminant. Malgré le caractère officiel du voyage et du discours du Docteur Destouches, ce dernier démontre un vif un étonnement, devant se qui se présente à lui. On soupçonne presque une certaine fierté de se retrouver là, comme après un long voyage, de se retrouver comme par hasard, parmi des gens parlant la même langue avec culture une proche de la sienne; l’impression de se découvrir une nouvelle famille. N’oublions pas que Destouches vient d’atteindre la trentaine ans, après Londres, l’Afrique, il poursuit sa découverte du monde.


L’article du 22 mai 1925, quotidien le Soleil cite le docteur Destouches :


«M. le Dr Louis Destouches, secrétaire-général de la Commission d'hygiène de la Ligue des Nations s'est exprimé en substance, comme suit au nom de ses collègues: «Nous voici parvenus, dit-il, à la dernière étape de notre voyage et à l'extrémité d'un continent qui, pour ma part, m'était inconnu. Nous repartirons avec des souvenirs qui ne sont pas prêts de s'effacer de notre mémoire. Nous avons, pour ainsi dire, du moins c'est mon cas, découvert le Canada, qu'on nous dit, là-bas, en France, composé d'un groupe de nos frères isolés. Je constate même, que la situation française est plus prospère que la nôtre. Vous semblez extrêmement heureux comparativement à certains Etats qui ont pris part à la guerre. Vous vous êtes relevés plus puissants que nous, et des terres fécondes, des ressources naturelles quasi inépuisables s'offrent à vos fils. Vous en êtes rendus à ce degré de prospérité, dans le Canada français, de posséder deux facultés de Médecine à Québec et à Montréal, qui offrent à l'oeil ravi des visiteurs une couronne magnifique de professeurs avisés»».


C’est bien peu et on en aurait désiré davantage d’informations dans la même veine, des souvenirs, des anecdotes, des témoignages de ceux avec qui il a échangé, mais s’y cache un éveil, un contact, une prise de conscience où, sa curiosité envers ce petit peuple étrangement français, est piquée. Plus tard, lorsque Destouches devient Céline, dans «La brinqueballe avec Céline», Henri Mahé évoque à quelques reprises le Québec dans ses relations avec l’écrivain.


Cette amitié, entre les deux hommes, est liée à la mer, à l’aventure, aux voyages, explorations, projets et rêves de grands départs. Dans un commentaire, Mahé souligne un d’Iberville, Pierre le Moyne pour être plus précis, qui est le premier véritable «héros» de souche, né en Nouvelle-France en 1661, à Ville-Marie (Montréal). Sur son Pélican, d’Iberville se livre à la chasse à l’Anglais et le bat, de la Baie-d’Hudson aux caraïbes:


«Les mânes de mon d’Iberville devaient Vachement reluire que je le fasse renaître dans une pareille ambiance, ce battant qui nous avait conservé le Canada avec une poignée de hors-la-loi et une bande de Peaux-Rouges. (p.157)


C’est quand même intéressant de constater les connaissances de Mahé concernant l’histoire de la Nouvelle-France. Ce d’Iberville, fils de Normand, mort à Cuba de la fièvre jaune en 1706, toujours en pourchassant l’Anglais, au nom du Roi de France. Aujourd’hui, même la très grande majorité des Québécois ignorent totalement la vie de ce grand marin. Peut-être même que lors de son passage, à La Havane en 1925, il s’est rendu sur sa tombe.


Un peu plus loin, dans son livre, Mahé commente une carte postale du 13.5. 37, envoyé par Céline de Saint-Malo où il est écrit : «Terre-Neuvas en route pour les Bans». Mahé commente le texte de Céline ainsi :


«Mais où? Où aller pour être peinard? Le grand Québec?... New-York?... On va parfois chercher bien loin ce qu’on a sous la main» (P.179)


La Briquebale en fait foi, lorsqu’il se retrouve ensemble, Mahé et Céline causent de la mer, de bateaux, et d’apprentissage… Le golfe de Gascogne, le Saint-Laurent et toujours des rêves de grands espaces, des projets de fuites, des espoirs de terres promises. Une terre d’accueil, leur permettant d’éviter la grande boucherie européenne qui s’annonce, où planent les menaces de catastrophes et d’Apocalypses; Céline le pressent jusqu’au plus profond de son être.


Son idée du Québec se précise, un lieu imaginaire et idéal, ce Nord, si cher à la mystique célinienne; ces terres immenses, découvertes par les pêcheurs basques et par le Viking Érik le Rouge qui établit des «comptoirs» à Terre-Neuve et au Labrador et pourquoi pas plus loin, des expéditions le long du Saint-Laurent? Sur un navire, en pleine mer, tout devient possible!


Bien sûr, il est facile d’extrapoler sur ces rares allusions et sous-entendus, mais n’empêche que ces quelques indices montrent que Céline n’a pas oublié son voyage au Québec et qu’il en a même conservé un bon souvenir; un autre possible, la révélation de cet accident de l’histoire qu’est la survivance de ces anciens Français qui, depuis 150 ans, s’acharnent à préserver leur langue et leur Foi.


Le témoignage de R.H de Villefosse, assez évocateur et vient renforcir ces impressions générales sur le Québec. Historien, il se souvient de sa première rencontre avec Céline, en 1936 :


«Je me souviens plus de ce qui motiva son déclanchement. Sa voix un peu saccadée (…) commença sur un ton grave et sourd. Après deux ou trois minutes il était lancé, il n’y avait plus d’obstacles sur la route, il parlait avec un rythme de barde, avec la sécurité d’un prêcheur, d’un inspiré(…) il voyait les nuages éclater en trombe sur nos têtes. Il disait – je l’entends - «Et les cosaques viendront à Brives-la-Gaillarde…»


«Un seul pays au monde résistera encore un siècle, celui où les curés sont rois, le Canada, le plus emmerdant de tous les pays… mais j’irai, je servirai la messe. J’enseignerai le catéchisme. Il n’y aura pas le choix si on veut sauver ses… et moi j’y tiens.»


En rafales verbales,… il évoqua les bouleversements proches, l’Europe en feu, les dernières chances qu’on avait de se mettre à l’abri en la quittant Illico, sans attendre, sans réfléchir, avec un baluchon» Prophéties et litanies R.H de Villefosse dans Cahiers de l’Herne, 1981 p. 22


Les visions prophétiques céliniennes se précisent et, également, cette possible recherche d’une terre d’asile s’ancre de plus en plus dans son idée, à mesure que pointe la menace dévastatrice des hordes sauvages. Céline semble vouloir se convaincre que, d’une manière ou d’une autre, le Québec échappera à la folie guerrière. Il est donc fort plausible qu’il tente de mieux connaître l’histoire et à la situation politique du Québec. À cette époque, la mainmise de l’église sur le peuple québécois et ses institutions est indéniable et oppressante. Un pays emmerdant d’accord, mais une île isolée qui peut encore le sauver. C’est cela qui l’intéresse, à cette époque et là se situe peut-être la véritable raison de son second voyage, en mai 1938.


Vu ainsi, l’attrait pour le Québec s’explique mieux, car il est bien au-delà de la mouvance politique des années 30 et des «fascismes de tous les pays, unissez-vous ». Soulignons que Céline n’a jamais parlé au nom d’un parti ou d’un chef, on imagine mal de le voir traverser l’atlantique avec pour unique raison de rencontrer Adrien Arcan et tâter son mouvement. Céline désire aller plus, loin, jamais il accepterait de se vêtir en chemise brune ou noire et défiler dans les rues, il cherche une autre voie, morale, cheminement et ce qu’il pressent pour l’Europe l’horripile.


Il y a autre chose, comprenons qu’Arcan voyait son mouvement intrinsèquement lié à l’Empire britannique dont il vouait une admiration sans bornes et jamais les Québécois d’alors et même d’aujourd’hui ne l’auraient suivi dans cette direction. Finalement, il possible que la raison cachée de son voyage est de jauger les possibilités d’y revenir pour attendre que passe la tempête?


Précisons et rappelons que Céline ne propose pas un choix entre Hitler et la France… mais bien entre Hitler et la guerre, il ne s’agit pas du tout de la même problématique. On peut comparer son état d’esprit aux slogans des pacifistes de l’Allemagne de l’Ouest au début des années 80, lors de l’installation de missiles nucléaires sur leur territoire pointés sur l’Empire soviétique… « Mieux rouge que mort ». Lorsqu’une population est confrontée à un tel choix, la question est légitime, n’en déplaise aux idéologues de toutes tendances.


Un autre aspect du Québec est susceptible d’intéresser Céline. En effet, un nombre important de ses habitants possèdent une origine bretonne ou normande, ce qui ne pouvait le laisser indifférent. Donc, en mai 1938, lors de cette seconde et dernière visite, il prévoit un arrêt à Saint-Pierre et Miquelon, autre terre française et aussi nordique. Ce n’est pas un hasard, Céline est fortement attiré par ces terres, ses légendes, sa mythologie. N’oublions pas non plus qu’à Sigmaringen, Pierre Laval, le nomme gouverneur des Îles.


Enfin, connaissant son attachement pour la langue française, il aurait aimé choisir un coin de pays où le Français est la langue d’usage, il était même prêt à supporter la morale du clergé québécois pour cela. On sait qu’au Danemark, il se plaignait de souffrir de ne pouvoir parler sa langue.


Les liens sont réels, les allusions également, très ténus et ravivés à l’occasion, rarement, par un commentaire isolé dans une lettre ou un témoignage… l’imaginaire d’un retour aux origines, la mer, leurs Dieux et les sortilèges, les navires et leurs mouvements, les Îles, Terre-Neuve, le Saint-Laurent, les sirènes, toujours une même constante : arrêter la marche du temps. C’est un Céline mystique que l’on sent émerger lorsqu’il évoque ses thèmes, sa quête de liberté, d’indépendance et même, osons, de spiritualité.


Farouche et déterminé, il cherche et suit son émotion, son instinct; ses efforts, un but unique :éviter la guerre. Il va sous le vent et hume le grand large à la poursuite d’une vérité, un signe qui lui permettrait d’échapper au destin qui l’attend dans une Europe à feu et à sang. Ainsi, confronté à la réalité du terrain, le Québec devient rapidement un idéal trop grand pour lui, une chimère.


Enfin, lors de ce dernier voyage, outre Arcan, il rencontre également Victor Barbeau de l’Académie Canadienne française et ce dernier narre de manière imagée sa rencontre avec Céline. Il le écrit comme étant fermé, soucieux et même tourmenté, jusqu’au moment où il semble s’animer quelque peu :


Je le trouvai, nous étions en mai 1938, à une assemblée de chemises brunes, peut-être noires, taillées sur le modèle européen et dont l'existence, m'apprit-il, lui avait été signalée par un ami de New-York. Lui-même portait une chemise qui avait dû être blanche naguère Le "cher maître" que je lui servis le fit s'esclaffer, et tout de suite nous fûmes dans les meilleurs termes(…)


Il n'en avait pas moins déçu les invités lorsque je mis fin à son supplice et qu'à son corps défendant je l'amenai dans une maison amie boire le coup de l'étrier, le "night cap" du Ritz. Les dieux m'aimèrent, ce soir-là, car nous n'en étions encore qu'à notre première libation que, soudainement, du soliveau qu'il avait été jusqu'à cette heure, Céline se mua en le plus disert et le plus pittoresque des compagnons. Pour le voir au naturel, il avait suffi de le voir dans l'intimité.


Un mot par-ci, un mot par-là, et Céline enfourchait l'un après l'autre tous ses dadas, multipliant les anecdotes, donnant des noms, dressant des généalogies, fulminant, prophétisant jusqu'aux petites heures de la nuit. Encore que bien en-deçà de ce que devait être la réalité, il entrevoyait jusqu'au sort qui lui était réservé. Ce fut pour nous un nouveau Voyage au bout de la nuit. (…)


Lorsque je le reconduisis à son hôtel, Céline parlait encore, mais il n'était plus question de Bagatelles pour un massacre. Il y a de bien belles femmes à Montréal, me dit-il. Au fait, comment s'appelle cette magnifique rouquine qui n'a pas ouvert la bouche de la soirée ? À l'an prochain, me promit-il, tout souriant et allégé de sa faconde. Il avait prévu une foule de choses, sauf les oubliettes». Aspects de la France, 17 janvier 1963,


« À l’an prochain »... Formule de politesse désabusée ou, encore une fois, intention véritable? On ne le saura probablement jamais, à moins de découvrir au fil de sa correspondance, apparemment inépuisable, d’autres indications sur l’ensemble de ces questions. Pourtant, en quittant le Québec Céline écrit à Gen Paul, que sa visite est un échec… sous le joug des juifs, des va-t- en guerre, assoiffés, comme les autres.


À la décharge de cette apparente déception envers le Québec, Céline aurait certainement souri, lorsque, en 1943, le gouvernement du Canada en guerre, demande à ces citoyens par voix de référendum, de reprendre une promesse électorale faite au Québec de ne pas promulguer la conscription obligatoire. Les résultats du vote sont sans équivoquent et montrent une fois de plus la brisure entre les deux entités, le Québec vote à 72% contre la conscription et le Canada anglais à 80 % en faveur. Il est peu probable que cette nouvelle soit parvenue jusqu’à lui.


Bien entendu, en refusant de se battre contre la bête, les Anglos accusent les Québécois de lâcheté. Sommes-nous donc face à un Québec peuplé de Bardamus, qui refuse totalement la guerre, entièrement? Finalement, Céline a-t-il compris certains aspects du Québec. En partie oui, mais en fait, la réalité est plus nuancée.


Le Québécois d’alors, ne refuse pas de se battre pour participer à chasser l’occupant de France, mais, par contre, refuse de prendre les armes pour cette Empire, britannique et conquérante, méprisante envers tout ce qui n’est pas Anglais. Le conquérant est le maître du territoire Québécois et sa souplesse envers les francophones, n’est qu’un leurre, une stratégie pour une assimilation tranquille qui viendra le moment voulu. Il se souvient encore de la conclusion du rapport Durham : «Un peuple sans histoire».


Soulignons aussi qu’en 1917, pour une autre conscription, éclatent dans les rues de Québec des émeutes contre la guerre. Après cinq jours, un régiment de Toronto dépêché par Ottawa charge la foule, sabre au clair, et tire à la mitrailleuse : 4 morts et plus de 70 blessés; proclamation de la loi martiale avec la suppression des libertés civiles. Le gouvernement s’occupa de la répression et d’envoyer les francophones au grand casse-pipe Européen. Encore aujourd’hui, le Québec est fortement opposé à la présence des troupes canadiennes en Afghanistan, comme il l’a été contre l’invasion de l’Irak.


Il est important de comprendre la société québécoise de cette époque, que ce soit lors du Voyage de Destouches en 1925 ou celui de Céline 1938. Il découvre une société qui entre lentement dans l’ère industrielle tout en demeurant, pour se protéger, excessivement fermée à l’extérieur; société où le conquérant anglais domine entièrement le commerce et les affaires. Le patron est Anglos tandis que l’ouvrier et le paysan, le «scieur de bois et le porteur d’eau» est avant tout francophone. La langue du dominant et de la richesse est Anglaise et celle du dominé et de la pauvreté est Française.


L’éducation, les soins santé, la transmission des valeurs culturelles, familiales et religieuses demeurent sous le contrôle très serré de l’Église, alliée stratégique du conquérant et dotée d’un pouvoir démesuré. Elle maintient fermement le francophone à sa terre et défend farouchement la mission fondamentale du peuple québécois en terre d’Amérique, qui est de labourer et de procréer afin d’offrir à l’église des missionnaires pour évangéliser le monde.


Isolée, tenue en laisse par ses élites, la société québécoise demeure, en majorité, tenant de l’idéologie de l’ancien régime, a conservé le Lys en tant que marque identitaire, sa parlure en conservant une certaine pureté, cet ancien Français, expressions, patois XVlle, tournures de phrases, accents qui rappellent à Céline une certaine nostalgie de l’ancienne France; il est tout à fait normal d’avoir été, au départ, « séduit » par un monde existant que pour ses traditions.


Toutefois, installé au Québec, Céline n’aurait pas supporté longtemps la mainmise de l’église et l’étouffement subit par l’ensemble de la société québécoise. Il ne pouvait fuir et devait faire face à son destin, en tant que Louis-Ferdinand Céline, auteur du « Voyage au bout de la nuit ». Il ne pouvait que demeurer en France et vivre pleinement la catastrophe avec les siens, voir, constater, subir, emmagasiner afin de témoigner et plus tard, écrire Féerie. À cet égard, l’appartenance idéologique n’a aucune importance.


Il n’aurait pas non plus connu l’Allemagne sous les bombes, le chaos, la destruction du pays, le massacre des civiles sous les bombardements alliés, la collaboration à Sigmaringen… la fin d’un monde. En tant que prophète, il ne pouvait échapper à ses responsabilités de rendre compte de tout cela avant de mourir, d’être le seul témoin éclairé de son siècle.


Enfin, imaginons un moment qu’en 1944, Céline réussit l’impossible, quitte l’Europe et parvient au Québec. Le Canada ne lui aurait pas sauvé la vie, comme l’a fait le Danemark.


Pierre Lalanne